Un visage, encore, qui envahit l'esprit. Un soir. Assis sur une chaise, dans une loge. Parce que le théâtre a toujours été follement romantique. Enveloppé d'une douce quiétude, d'une chaleur apaisante qui endort peu à peu. Les yeux rivés sur la scène, devant, et ces personnages qui s'agitent comme des pantins sur leur fil, faisant petit à petit naître l'illusion. Entendre leurs voix, voir leurs actions. Entrer dans leur univers, penché sur la chaise, un mince sourire aux lèvres.
Sentir une main se poser sur ses genoux. Sursauter. Tourner la tête, ne rien voir qu'un mirage, ne rien voir qu'un visage. S'immobiliser un instant, puis faire comme si de rien n'était. Tenter de suivre l'action, d'oublier. Ne pas y arriver. Avaler sa salive, voir défiler les images, la scène, la pièce. Fixer droit devant soi, sentir une caresse sur sa joue. Trembler. Avoir chaud, avoir froid, avoir tout ça à la fois. Oser poser sa main sur celle qui nous retient. Sentir son recul, sentir qu'elle se dissipe dans l'air, que tout disparaît, que tout revient, plus fort encore. Un bras autour de la taille. La respiration qui se trouble. Ne plus bouger. Tourner la tête, les yeux brillants de mots imprononçables, et en croiser d'autres qui happent le regard. Se mordre la lèvre, penser à tout, puis ne plus penser à rien.
S'asseoir sur les genoux de cet être immatériel, mais ô combien présent, et respirer son odeur ennivrante. Manquer de défaillir. Etre pris dans l'étreinte de deux bras qui vous serrent convulsivement. Ne plus avoir conscience de rien. Ne plus avoir conscience que d'une chose: le contact, dans chacune des fibres du corps. Une main qui vous fait vous pencher. Ne pas réagir, être hypnotisé. Vouloir dire quelque chose, se raviser. Sentir des lèvres se poser sur les siennes. Fermer les yeux. S'abandonner. Ne pas se poser de questions. Le temps qui s'étire... Passer ses bras autour du cou de la chimère. Savoir qu'il est trop tard. Ne pas savoir ce que cela donnera. Poser la tête sur l'épaule qu'on nous offre. Prier pour que cela dure toujours avant que la lumière ne vienne vous éclairer. Entendre les applaudissements, se lever vivement et voir que personne ne vous regarde. Sortir de la loge, sentir une présence derrière soi. Tarder à lâcher sa main, et ne le faire que lorsque cela devient nécessaire. Descendre l'escalier, rejoindre la vie. Jeter un dernier regard en arrière, sentir le trouble qui vous enveloppe. Sourire devant un air perdu, qui s'efforce de retrouver ses repères. Le regarder dans les yeux, et sourire. Capter son geste, se retourner innocemment. Savoir que vous êtes liés. Etre heureux. Savoir que l'on se reverra encore.